{"id":40,"date":"2020-01-18T15:17:04","date_gmt":"2020-01-18T14:17:04","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.issue-journal.ch\/49p\/?p=40"},"modified":"2020-02-21T11:22:56","modified_gmt":"2020-02-21T10:22:56","slug":"soustraction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/2020\/01\/18\/soustraction\/","title":{"rendered":"SOUSTRACTION"},"content":{"rendered":"<p><em>O\u00f9 l&rsquo;on parle des \u00a0peintures d&rsquo;Arnaud Sancosme, de la taille des livres de Lydia Davis, de la paternit\u00e9 de la formule \u00ab\u00a0Less is more\u00a0\u00bb et d&rsquo;autres choses encore<\/em><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9crivaine am\u00e9ricaine Lydia Davis a confi\u00e9 un jour dans une interview qu\u2019elle \u00e9crivait tr\u00e8s lentement de tout petits livres, ce qui faisait le d\u00e9sespoir de son \u00e9diteur. \u00a0Il me faut beaucoup de temps pour enlever tout ce qu\u2019il y a en trop, expliquait-elle au journaliste avec une fausse ing\u00e9nuit\u00e9 et un v\u00e9ritable aplomb.<\/p>\n<p>Quel rapport avec le jeune artiste suisse Arnaud Sancosme dont j\u2019aimerais vous parler ici\u00a0? Aucun a priori, si ce n\u2019est que Lydia Davis (71 ans) et Arnaud Sancosme (23 ans) semblent avoir adopt\u00e9, chacun dans leur moyen d\u2019expression favori \u2013 l\u2019\u00e9criture pour l\u2019une, la peinture pour l\u2019autre \u2013 la fameuse devise <em>Less is more<\/em>. Une phrase-culte qui, avant de devenir un gimmick publicitaire pour un d\u00e9odorant ou une marque de voiture, a \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1947 \u2013 dit la l\u00e9gende \u2013 par l\u2019architecte allemand Mies Van der Rohe. Parfois on attribue aussi cette formule au designer-inventeur-bricoleur Richard Buckminster Fuller, mais dans une version revisit\u00e9e :\u00a0 <em>More with less.<\/em><\/p>\n<p><em>Moins c\u2019est plus. Plus avec moins.<\/em><\/p>\n<p>Bon d\u2019accord. Et alors\u00a0?<\/p>\n<p>Et alors il faut avoir vu des tableaux de Arnaud Sancosme pour que cette fameuse phrase reprenne soudain du poil de la b\u00eate \u2013 ou en tous cas du pinceau fait avec les poils de la b\u00eate.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_199\" aria-describedby=\"caption-attachment-199\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-199 size-full\" src=\"http:\/\/blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/02\/en_attendant_O.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/02\/en_attendant_O.jpg 600w, https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/02\/en_attendant_O-300x200.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-199\" class=\"wp-caption-text\">En attendant O, 80 x 200 cm, 2018, acrylique sur toile,<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Prenons par exemple <em>En attendant O<\/em>. Que voit-on\u00a0? Trois shaped canvas aux angles arrondis, plac\u00e9s sur une ligne montante invisible pour dessiner une perspective. Blanc, rouge, jaune. En aplat. On comprend assez vite qu\u2019il s\u2019agit de si\u00e8ges baquets en plastique moul\u00e9, ceux dont le design moderniste a \u00e9t\u00e9 popularis\u00e9 par Charles et Ray Eames dans les ann\u00e9es 50. Ce genre de si\u00e8ges que l\u2019on trouve dans les salles d\u2019attente des gares suisses ou des a\u00e9roports am\u00e9ricains. Ceux sur lesquels on s\u2019assied sans y faire attention tant ils font partie du mobilier urbain d\u2019une \u00e9poque.<\/p>\n<p>Dans <em>En attendant O<\/em> l\u2019artiste a \u00e9vacu\u00e9 les pieds des si\u00e8ges et la structure m\u00e9tallique qui les relie habituellement entre eux par rang\u00e9e de trois ou quatre (et au passage dissuade les \u00e9ventuels voleurs f\u00e9rus de design). Mais la propulsion mentale dans une salle d\u2019attente n\u2019en est pas moins imm\u00e9diate pour le spectateur. Pendant que le cerveau fait son boulot d\u2019ajustement des pi\u00e8ces manquantes, l\u2019\u0153il jouit de l\u2019\u00e9purement des formes et de l\u2019\u00e9clat des couleurs. C\u2019est simple, efficace.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_175\" aria-describedby=\"caption-attachment-175\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-175 size-full\" src=\"http:\/\/blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/les_d\u00e9parts.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"418\" srcset=\"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/les_d\u00e9parts.jpg 600w, https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/les_d\u00e9parts-300x209.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-175\" class=\"wp-caption-text\">Les d\u00e9parts, 2017, acrylique sur toile, 160 x 114 cm<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Les d\u00e9parts<\/em> appara\u00eet comme une sorte de d\u00e9clinaison de <em>En attendant O<\/em>. Il s\u2019agit d\u2019un tableau \u00e0 fond bleu ciel reprenant les trois si\u00e8ges, mais en les rel\u00e9guant au second plan, tandis qu\u2019une forme noire et biscornue surgit au premier. On peut voir plein de choses dans cette forme. Le dos vo\u00fbt\u00e9 d\u2019un cur\u00e9 en soutane. Ou la silhouette stylis\u00e9e d\u2019un plantigrade mena\u00e7ant. Ou un menhir breton mazout\u00e9. Ou une veuve sicilienne particuli\u00e8rement baraqu\u00e9e. Bref ce qu\u2019on veut, du moment qu\u2019on a un peu d\u2019imagination et\/ou une bonne myopie. Avec un minimum de formes et de couleurs, on embraye une fiction.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_174\" aria-describedby=\"caption-attachment-174\" style=\"width: 400px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-174 size-full\" src=\"http:\/\/blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/orange_et_cendre.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"600\" srcset=\"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/orange_et_cendre.jpg 400w, https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/orange_et_cendre-200x300.jpg 200w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-174\" class=\"wp-caption-text\">Centre, 15 x 12 cm &#8211; Orange, 60 x 45 cm, 2018, acrylique sur toile<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les peintures sont souvent suspendues au mur par paires. <em>Orange et cendre<\/em> par exemple. \u00a0\u00c0 droite, un shaped canvas \u00e0 rayures orange \u00e9voquant une portion de store de magasin (on pense au logo Usego, cette coop\u00e9rative d\u2019achats \u00e9ject\u00e9e par les g\u00e9ants Denner et Migros). \u00c0 gauche, un autre shape canvas, plus petit et noir mat, en forme de tranche de g\u00e2teau br\u00fbl\u00e9. Ou de goutte d\u2019eau stylis\u00e9e. Ou de cache-nez mortuaire. Ou de caillou volant. Il y a du John-Baldessari-piratant-Daniel-Buren dans l\u2019air. L\u2019esprit de juxtaposition d\u00e9cal\u00e9e du Californien venant bousculer la rigueur th\u00e9orique du Parisien. Sans parler de l\u2019influence des cousins suisses n\u00e9o-g\u00e9o.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_173\" aria-describedby=\"caption-attachment-173\" style=\"width: 385px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-173 size-full\" src=\"http:\/\/blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/petit_prince_pop.jpg\" alt=\"\" width=\"385\" height=\"600\" srcset=\"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/petit_prince_pop.jpg 385w, https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2020\/01\/petit_prince_pop-193x300.jpg 193w\" sizes=\"(max-width: 385px) 100vw, 385px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-173\" class=\"wp-caption-text\">Petit Prince Pop, 20 x 160 cm, 2019, acrylique sur toile<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Retour aux salles d\u2019attente avec une s\u00e9rie dont le titre, <em>petit prince pop,<\/em> donne un indice par la bande. Toujours les m\u00eames si\u00e8ges baquets, mais align\u00e9s dans une perspective diff\u00e9rente, et cette fois tous de la m\u00eame couleur\u00a0: un jaune p\u00e9tant qui convoque les ann\u00e9es 70 (le pop en question), tout en faisant un clin d\u2019\u0153il capillaire au <em>Petit Prince<\/em> de Saint Exup\u00e9ry, petit prince dont on n\u2019aurait gard\u00e9 que le scalp blond, mais clon\u00e9 \u00e0 5 exemplaires.<\/p>\n<p>Et pour la fin penchons-nous \u00e0 nouveau sur <em>En attendant O<\/em>. Voil\u00e0 un titre qui fait un appel du pied sous la table \u00e0 Samuel Beckett. Sauf qu\u2019on a enlev\u00e9 le <em>God<\/em> pour ne garder que le O. Quand Dieu est cong\u00e9di\u00e9, il reste z\u00e9ro. L\u00e0 aussi il y a soustraction. Ce qui tend \u00e0 prouver que Arnaud Sancosme a de la suite dans les id\u00e9es. M\u00eame son nom de famille pousse involontairement le bouchon dans cette direction en commen\u00e7ant par la pr\u00e9position de la langue fran\u00e7aise qui exprime l\u2019absence\u00a0: <em>sans <\/em><\/p>\n<p>Lydia Davis a souvent parl\u00e9 de l\u2019influence de Samuel Beckett sur son \u00e9criture. Cette mani\u00e8re d\u2019\u00e9liminer le superflu. Garder les nuances mais soustraire les fioritures. Arriver \u00e0 amalgamer m\u00e9lancolie, burlesque, incongruit\u00e9 avec une finesse abstraite et un minimum de mati\u00e8re. Dans son dernier recueil de microfictions *, Davis a \u00e9crit un texte intitul\u00e9 <em>Observation sur le m\u00e9nage<\/em>. Le texte est compos\u00e9 de 10 mots, plac\u00e9s sur 2 lignes, comme un ha\u00efku\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><em>Sous toute cette salet\u00e9,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><em>le sol est vraiment tr\u00e8s propre.<\/em><\/p>\n<p>On imagine le temps que cela lui a pris pour arriver \u00e0 un tel degr\u00e9 de justesse. Les peintures de Arnaud Sancosme me font parfois le m\u00eame effet que les textes de Lydia Davis. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il peindra un tout petit peu plus vite qu\u2019elle n\u2019a \u00e9crit, m\u00eame s\u2019il a encore beaucoup de temps devant lui.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Fabienne Radi, novembre 2019<\/p>\n<h6><\/h6>\n<h6>* Lydia Davis, <em>Histoire r\u00e9versible<\/em>, Christian Bourgois \u00e9diteur, 2014.<\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>O\u00f9 l&rsquo;on parle des \u00a0peintures d&rsquo;Arnaud Sancosme, de la taille des livres de Lydia Davis, de la paternit\u00e9 de la formule \u00ab\u00a0Less is more\u00a0\u00bb et d&rsquo;autres choses encore [&#8230;]<\/p>\n<p><a class=\"btn btn-secondary understrap-read-more-link\" href=\"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/2020\/01\/18\/soustraction\/\">Lire la suite\u2026<span class=\"screen-reader-text\"> from SOUSTRACTION<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":197,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40"}],"collection":[{"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=40"}],"version-history":[{"count":53,"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":200,"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40\/revisions\/200"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/media\/197"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=40"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=40"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/old.blog.issue-journal.ch\/49p\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=40"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}